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Légende

jeudi 24 avril 2014, par Silvestre Baudrillart

  • Va dire à ma chère Ile, là-bas, tout là-bas,
  • Près de cet obscur marais de Foulc, dans la lande,
  • Que je viendrai vers elle ce soir, qu’elle attende,
  • Qu’au lever de la lune elle entendra mon pas.
  • Tu la trouveras baignant ses pieds sous les rouches,
  • Les cheveux dénoués, les yeux clos à demi,
  • Et naïve, tenant une main sur la bouche,
  • Pour ne pas réveiller les oiseaux endormis.
  • Car les marais sont tout embués de légende,
  • Comme le ciel que l’on découvre dans ses yeux,
  • Quand ils boivent la bonne lune sur la lande
  • Ou les vents tristes qui dévalent des Hauts-Lieux.
  • Dis-lui que j’ai passé des aubes merveilleuses
  • A guetter les oiseaux qui revenaient du nord,
  • Si près d’elle, étendue à mes pieds et frileuse
  • Comme une petite sauvagine qui dort.
  • Dis-lui que nous voici vers la fin de septembre,
  • Que les hivers sont durs dans ces pays perdus,
  • Que devant la croisée ouverte de ma chambre,
  • De grands fouillis de fleurs sont toujours répandus.
  • Annonce-moi comme un prophète, comme un prince,
  • Comme le fils d’un roi d’au-delà de la mer ;
  • Dis-lui que les parfums inondent mes provinces
  • Et que les Hauts-Pays ne souffrent pas l’hiver.
  • Dis-lui que les balcons ici seront fleuris,
  • Qu’elle se baignera dans les étangs sans fièvre,
  • Mais que je voudrais voir dans ses yeux assombris
  • Le sauvage secret qui se meurt sur ses lèvres,
  • L’énigme d’un regard de pure transparence
  • Et qui brille parfois du fascinant éclair
  • Des grands initiés aux jeux de connaissance
  • Et des couleurs du large, sous les cieux déserts...

Patrice de La Tour du Pin (1911-1975)