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Les Djinns

samedi 25 juillet 2015, par Silvestre Baudrillart

  • Murs, ville,
  • Et port,
  • Asile
  • De mort,
  • Mer grise
  • Où brise
  • La brise,
  • Tout dort.
  • Dans la plaine
  • Naît un bruit.
  • C’est l’haleine
  • De la nuit.
  • Elle brame
  • Comme une âme
  • Qu’une flamme
  • Toujours suit !
  • La voix plus haute
  • Semble un grelot.
  • D’un nain qui saute
  • C’est le galop.
  • Il fuit, s’élance,
  • Puis en cadence
  • Sur un pied danse
  • Au bout d’un flot.
  • La rumeur approche.
  • L’écho la redit.
  • C’est comme la cloche
  • D’un couvent maudit ;
  • Comme un bruit de foule,
  • Qui tonne et qui roule,
  • Et tantôt s’écroule,
  • Et tantôt grandit.
  • Dieu ! la voix sépulcrale
  • Des Djinns !... Quel bruit ils font !
  • Fuyons sous la spirale
  • De l’escalier profond.
  • Déjà s’éteint ma lampe,
  • Et l’ombre de la rampe,
  • Qui le long du mur rampe,
  • Monte jusqu’au plafond.
  • C’est l’essaim des Djinns qui passe,
  • Et tourbillonne en sifflant !
  • Les ifs, que leur vol fracasse,
  • Craquent comme un pin brûlant.
  • Leur troupeau, lourd et rapide,
  • Volant dans l’espace vide,
  • Semble un nuage livide
  • Qui porte un éclair au flanc.
  • Ils sont tout près ! - Tenons fermée
  • Cette salle, où nous les narguons.
  • Quel bruit dehors ! Hideuse armée
  • De vampires et de dragons !
  • La poutre du toit descellée
  • Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
  • Et la vieille porte rouillée
  • Tremble, à déraciner ses gonds.
  • Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
  • L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
  • Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
  • Le mur fléchit sous le noir bataillon.
  • La maison crie et chancelle penchée,
  • Et l’on dirait que, du sol arrachée,
  • Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
  • Le vent la roule avec leur tourbillon !
  • Prophète ! si ta main me sauve
  • De ces impurs démons des soirs,
  • J’irai prosterner mon front chauve
  • Devant tes sacrés encensoirs !
  • Fais que sur ces portes fidèles
  • Meure leur souffle d’étincelles,
  • Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
  • Grince et crie à ces vitraux noirs !
  • Ils sont passés ! - Leur cohorte
  • S’envole, et fuit, et leurs pieds
  • Cessent de battre ma porte
  • De leurs coups multipliés.
  • L’air est plein d’un bruit de chaînes,
  • Et dans les forêts prochaines
  • Frissonnent tous les grands chênes,
  • Sous leur vol de feu pliés !
  • De leurs ailes lointaines
  • Le battement décroît,
  • Si confus dans les plaines,
  • Si faible, que l’on croit
  • Ouïr la sauterelle
  • Crier d’une voix grêle,
  • Ou pétiller la grêle
  • Sur le plomb d’un vieux toit.
  • D’étranges syllabes
  • Nous viennent encor ;
  • Ainsi, des arabes
  • Quand sonne le cor,
  • Un chant sur la grève
  • Par instants s’élève,
  • Et l’enfant qui rêve
  • Fait des rêves d’or.
  • Les Djinns funèbres,
  • Fils du trépas,
  • Dans les ténèbres
  • Pressent leurs pas ;
  • Leur essaim gronde :
  • Ainsi, profonde,
  • Murmure une onde
  • Qu’on ne voit pas.
  • Ce bruit vague
  • Qui s’endort,
  • C’est la vague
  • Sur le bord ;
  • C’est la plainte,
  • Presque éteinte,
  • D’une sainte
  • Pour un mort.
  • On doute
  • La nuit...
  • J’écoute :
  • -Tout fuit,
  • Tout passe
  • L’espace
  • Efface
  • Le bruit.

Victor Hugo (1802-1885)