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Le Chêne et le Roseau

vendredi 23 décembre 2011, par Silvestre Baudrillart

  • Le Chêne un jour dit au Roseau :
  • "Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
  • Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
  • Le moindre vent, qui d’aventure
  • Fait rider la face de l’eau,
  • Vous oblige à baisser la tête :
  • Cependant que mon front, au Caucase pareil,
  • Non content d’arrêter les rayons du soleil,
  • Brave l’effort de la tempête.
  • Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
  • Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
  • Dont je couvre le voisinage,
  • Vous n’auriez pas tant à souffrir :
  • Je vous défendrais de l’orage ;
  • Mais vous naissez le plus souvent
  • Sur les humides bords des Royaumes du vent.
  • La nature envers vous me semble bien injuste.
  • - Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
  • Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
  • Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
  • Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
  • Contre leurs coups épouvantables
  • Résisté sans courber le dos ;
  • Mais attendons la fin. "Comme il disait ces mots,
  • Du bout de l’horizon accourt avec furie
  • Le plus terrible des enfants
  • Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
  • L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
  • Le vent redouble ses efforts,
  • Et fait si bien qu’il déracine
  • Celui de qui la tête au Ciel était voisine
  • Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.
  • Jean de La FONTAINE (1621-1695)
  • Fables, I, 22