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A Villequier

dimanche 18 décembre 2011, par Silvestre Baudrillart

  • Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
  • Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
  • Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
  • Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
  • Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
  • Je sors, pâle et vainqueur,
  • Et que je sens la paix de la grande nature
  • Qui m’entre dans le cœur ;
  • Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
  • Emu par ce superbe et tranquille horizon,
  • Examiner en moi les vérités profondes
  • Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
  • Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
  • De pouvoir désormais
  • Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
  • Elle dort pour jamais ;
  • Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
  • Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
  • Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
  • Je reprends ma raison devant l’immensité ;
  • Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
  • Je vous porte, apaisé,
  • Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
  • Que vous avez brisé ;
  • Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
  • Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
  • Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
  • Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;
  • Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
  • Ouvre le firmament ;
  • Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
  • Est le commencement ;
  • Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
  • Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
  • Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
  • Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
  • Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
  • Par votre volonté.
  • L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
  • Roule à l’éternité.
  • Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
  • L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
  • L’homme subit le joug sans connaître les causes.
  • Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.
  • Vous faites revenir toujours la solitude
  • Autour de tous ses pas.
  • Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
  • Ni la joie ici-bas !
  • Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
  • Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
  • Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
  • C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !
  • Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
  • Il vieillit sans soutiens.
  • Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
  • J’en conviens, j’en conviens !
  • Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
  • Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
  • L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
  • Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
  • Je sais que vous avez bien autre chose à faire
  • Que de nous plaindre tous,
  • Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
  • Ne vous fait rien, à vous !
  • Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,
  • Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
  • Que la création est une grande roue
  • Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
  • Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
  • Passent sous le ciel bleu ;
  • Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
  • Je le sais, ô mon Dieu !
  • Dans vos cieux, au-delà de la sphère des nues,
  • Au fond de cet azur immobile et dormant,
  • Peut-être faites-vous des choses inconnues
  • Où la douleur de l’homme entre comme élément.
  • Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
  • Que des êtres charmants
  • S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
  • Des noirs événements.
  • Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
  • Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit.
  • Vous ne pouvez avoir de subites clémences
  • Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !
  • Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
  • Et de considérer
  • Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,
  • Je viens vous adorer !
  • Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
  • Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
  • Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
  • Eclairant toute chose avec votre clarté ;
  • Que j’avais, affrontant la haine et la colère,
  • Fait ma tâche ici-bas,
  • Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
  • Que je ne pouvais pas
  • Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie
  • Vous appesantiriez votre bras triomphant,
  • Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,
  • Vous me reprendriez si vite mon enfant !
  • Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
  • Que j’ai pu blasphémer,
  • Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
  • Une pierre à la mer !
  • Considérez qu’on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,
  • Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
  • Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
  • Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
  • Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
  • Dans les afflictions,
  • Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
  • Des constellations !
  • Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
  • Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
  • Je me sens éclairé dans ma douleur amère
  • Par un meilleur regard jeté sur l’univers.
  • Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire
  • S’il ose murmurer ;
  • Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
  • Mais laissez-moi pleurer !
  • Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
  • Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
  • Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
  • Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?
  • Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
  • Le soir, quand tout se tait,
  • Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
  • Cet ange m’écoutait !
  • Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
  • Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
  • Je regarde toujours ce moment de ma vie
  • Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !
  • Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
  • L’instant, pleurs superflus !
  • Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
  • Quoi donc ! je ne l’ai plus !
  • Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
  • Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
  • L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
  • Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.
  • Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
  • Mortels sujets aux pleurs,
  • Il nous est malaisé de retirer notre âme
  • De ces grandes douleurs.
  • Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
  • Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
  • Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
  • Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,
  • Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
  • Petit être joyeux,
  • Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
  • Une porte des cieux ;
  • Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
  • Croître la grâce aimable et la douce raison,
  • Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime
  • Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
  • Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
  • De tout ce qu’on rêva,
  • Considérez que c’est une chose bien triste
  • De le voir qui s’en va !
  • Victor HUGO (1802-1885)